samedi 23 février 2013

Pourquoi je hais la télé-réalité...



Je ne sais pas si vous avez entendu parler de ce qu’on peut appeler le concept de « l’homme-foule », je n’ai pas trouvé grand-chose sur le net sur ce thème qui me trotte pourtant dans la tête depuis quelque temps, pourtant quand je vois quelle place prend la télévision de nos jours ça me semble crucial de faire une pause, de prendre du recul et d’analyser ce qui se trame exactement tant  le silence sur la chose me trouble.
Je n’ai pu résister à relire Hannah Arendt, une des philosophes qui m’aura décidément le plus marqué mais ça on s’en fout. La philosophe tente d’expliqur comment se conjuguent, dans les systèmes totalitaires, la masse et la solitude. La clé de l’obéissance absolue à un système idéologique délirant entraînant une terreur et des meurtres à grande échelle réside dans ce qu’elle appelle les masses atomisées. L’individu totalitaire adhère d’autant plus facilement à une organisation de masse qu’il se sent délié des solidarités traditionnelles intermédiaires entre l’Etat et l’atome humain. Tour processus historique lié à la révolution industrielles, à l’apparition de l’antisémitisme moderne et de l’impérialisme a, selon Arendt, détaché les hommes de leurs racines familiales, sociales et nationales, et les a préparés à obéir aux ordres de l’Etat total. Ce déracinement est lié à l’isolement politique. En effet, « la terreur ne peut régner absolument que sur des hommes qui sont isolés des uns des autres » (Le Système totalitaire). Cette étape supplémentaire explique que, dans le monde totalitaire, la future victime se sente parfois déjà superflue ; que le bourreau puisse devenir sans aucune explication victime à son tour. Elle permet de comprendre que l’on puisse dénoncer son meilleur ami parce qu’il est juif ou ses parents parce qu’ils sont « ennemis du peuple ». Plus profondément que la solitude, la désolation isole les être qui, par ailleurs, ne vivent plus qu’en masse. Ayant détruit les classes, les partis, les associations, les familles, l’Etat totalitaire dispose à sa guise des individus. Modelé par l’idéologie, séparé des autres de manière ontologique, l’homme du totalitarisme est à la fois masse et atome.
Alors oui on est sorti de l’ère totalitaire, il n’y a plus dans nos contrées, de guides suprêmes, d’idéologies criminelles ni de contraintes physiques sur les individus. Mais les masses existent toujours, sous une forme inédite. Elles sont devenues virtuelles. Plus de défilés sur la place Rouge ,de grands-messes à  Nuremberg , de jeunesse hitlériennes, de slogans obligatoires et de cours d’histoires falsifiés. Pourtant quand on regarde la télévision, libres, avec ses programmes variés, les jeux aux règles strictes où le pilote de jeu entraîne une obéissance et un  conformisme important, elle consacre l’avènement de l’homme-foule. Des gens peuvent tout à coup devenir des  bourreaux volontaire en quelques heures sans terreur ni idéologie. Quant aux spectateurs, chaque fois qu’ils appuient sur leur télécommande, ils reçoivent un programme dans la solitude de leur intimité domestique. Mais ils se sont en même temps reliés à des millions de spectateurs solitaires, et soumis aux mêmes influences. Leur puissance tien en partie au fait que tous, participants d’un jeu ou participants d’un jeu ou téléspectateurs, éprouvent un sentiment d’irréalité. Même la barbarie paraît virtuelle. La montée en puissance de la télé-réalité ajoute à cette déréalisation une porosité entre spectateurs et participants. Ainsi le candidat est-il un ancien téléspectateur, et ce dernier un futur candidat. La distance entre ce qui  se passe dans et hors du piste se rduit, instaurant une sorte de bulle télévisuelle globale. Les nouveaux ermites, reliés à la même icône mouvante qui leur tient lieu d’objet de culte, sont ainsi mieux modelés par le pouvoir télévisuel dans leur intimité solitaire que s’ils étaient physiquement réunis. Leurs pulsions sont mobilisées de manière plus puissante encore : on ne regarde pas de la même manière un film violent seul devant sa télé qu’au ciné. Plus encore, les pulsions solitaires se conjuguent, grâce à ce dispositif nouveau, avec les pulsions de la foule. Grâce à la télévision, on peut à la fois jouir de plaisir solitaires et d’associer à la meute. On peut trouver un personnage de la télé-réalité attirant dans son intimité et le considérer comme ridicule en rejoignant la foule des autres téléspectateurs. Double plaisir de la satisfaction intime et de la pulsion grégaire. Le « dé-foulement » est individuel et collectif. La télévision a réussi le tour de force de conjuguer les mauvaises manières de l’homme dérobé au regard d’autrui et celles de la foule que rien n’arrête.
A la différence de Gustave Le Bon, l’individu n’a plus besoin d’être en foule. Il n’a même plus besoin de sortir de chez lui pour adopter un type de comportement de masse. Mais son déracinement, son arrachement à ses proches, est toute aussi radicale que dans l’analyse d’Hannah Arendt. Toute en produisant des conduites grégaires, la télévision détruit l’espace privé et les communautés les plus solides. Rien de plus idyllique, pour des publicitaires, qu’une famille unie devant un poste de télévision. La réalité est que chacun est mobilisé dans ses pulsions de manières solitaires. D’ailleurs avec la multiplication des écrans au sein de la même famille, la solitude deviens encore plus palpable. C’est en isolant les individus les uns des autres que la télévision va pouvoir les faire agir, isolément, comme des foules. Avant que les dernières barrières ne soient franchies, il est temps de s’inquiéter de cette hypnose télévisuelle.